Le royaume en chantier du sorcier Brook

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De Fabienne Darge – © Le Monde – 2 novembre 2004

Installé depuis trente ans aux Bouffes du Nord, le metteur en scène britannique fête cet anniversaire avec trois spectacles qui sont autant de volets d’une même réflexion sur la religion, la connaissance et l’intolérance.
EN CETTE ANNEE 1974, Peter Brook revient de voyage. Il est sur les routes depuis trois ans, avec son Centre International de recherches théâtrales : France, Afrique, Amérique. Avec ses acteurs venus des quatres coins de la planète, ils ont joué dans des foyers d’immigrés en banlieue et dans des bidonvilles à Paris, au Festival de Chiraz, en Iran, et dans les ruines de Persépolis, au fin fond du Sahara et sur des places de villages au Mali ou au Nigeria, chez les Chicanos à la frontière mexicaine et dans une réserve indienne, dans les rues du Bronx ou de Brooklyn, à l’hôpital Sainte-Anne à Paris et en entreprise à Jouy-en-Josas, dans des garages ou des salles de cinéma à l’abandon, un peu partout…
Pendant ces trois années, Peter Brook n’a cessé d’avancer dans sa réflexion sur ce qu’est un espace théâtral :comment se créer le lien avec le spectateur ? Comment éviter la coupure entre le lieu clos du théâtre et le dehors, la vie la « vraie » vie ? Lui, le metteur en scène britannique déjà archi-célèbre à la fin des années 60, l’ex directeur de la vénérable Royal Shakespeare Company, a tourné le dos au théâtre « bourgeois » pour éprouver le plein air et les « non-lieux » du théâtre.
« Puis, raconte aujourd’hui Peter Brook, assis sur une banquette de « son » théâtre, devant le beau décor – un mot qu’il déteste – de Tierno Bokar, nous nous sommes rendu compte qu’il nous fallait un lieu pour mettre à profit toutes ces recherches menées pendant trois ans. Il nous en fallait un pour être à l’abri du froid, de la pluie. La réflexion que je menais, toujours influencée par le théâtre élisabéthain, sur le rapprochement entre le spectateur et l’espace de jeu, sur l’intimité de la relation, me ramenait vers un lieu fixe. Mais je ne voulais plus d’un théâtre classique, avec sa coupure entre la scène et la salle. »
Un jour, Micheline Rozan, qui codirige avec lui le Centre de recherches – et dirigera les Bouffes du Nord jusqu’en 1996 -, entend parler d’un théâtre abandonné derrière la gare du Nord. « Nous avons sauté dans une voiture, et nous sommes allés voir, racontent les deux complices. Mais arrivés à l’endroit indiqué, au coin du boulevard de La Chapelle et de la rue du Faubourg-Saint-Martin, point de théâtre. Il y avait juste, entre un café et un magasin de farces et attrapes, une sorte de palissade : nous l’avons soulevée, avons rampé dans une sorte de tunnel, et là, nous avons débouché dans le théâtre : il pleuvait à l’intérieur, la coupole était en ruine, les murs et le sol calcinés, car de nombreux clochards y avaient élu domicile et faisaient du feu. »
Peter Brook tombe amoureux : il voit dans ce lieu la synthèse de tout ce qu’il recherchait. Un théâtre installé dans un quartier populaire et cosmopolite, porteur d’une histoire, d’une mémoire inscrite sur ses murs comme sur une peau, sensible dans l’air, dans l’atmosphère, comme si toute cette histoire était restée emprisonnée, dans les particules de lumière qui filtrent de la coupole défoncée. « Les proportions, aussi, sont extraordinaires, uniques en Europe, ajoute Peter Brook. Nous avons découvert plus tard qu’elles étaient les mêmes que celles du Théâtre de la Rose, l’un des deux théâtres de Shakespeare à Londres… »
« Regardez : ne dirait-on pas à la fois une cour, une mosquée ou une maison ?, demande Peter Brook depuis les cintres, où il nous a entraînée. Les Bouffes sont vraiment l’espace-caméléon dont je rêvais, un espace à la fois intérieur et extérieur, qui stimule et libère l’imagination du spectateur, un espace où un partage est possible, ainsi que la concentration qu’exige le théâtre : car le théâtre, ce n’est rien d’autre qu’une expérience humaine plus concentrée que celles que nous avons coutume de vivre dans la « vraie » vie. »

LES APACHES, LES MARLOUS
L’histoire de la salle, aussi, passionne Peter Brook : quand les Bouffes ouvrent, en 1876, La Chapelle est un quartier de grande périphérie, à la lisière des champs : « à l’époque, le quartier était très dangereux : il était occupé par les apaches, les marlous et les gigolettes, sourit le metteur en scène. Aujourd’hui il est devenu le quartier indien de Paris – des Indiens, que par une sorte de coïncidence magique, nous avons vu arriver au moment du Mahabharata, en 1985… » Au cours de leur histoire mouvementée, les Bouffes, qui proposent un répertoire de caf’conc’ pour un public indiscipliné et bruyant, qu’il faut parfois faire évacuer par la police, verront aussi l’anarchiste Louise Michel jouer une pièce révolutionnaire, et le metteur en scène Lugné-Poe créer, à la toute fin du XIXe siècle, plusieurs des grandes pièces de Henrik Ibsen, dans des décors peints par Edouard Vuillard : Rosmersholm, Un ennemi du peuple, Solness le constructeur… Le théâtre est à nouveau fréquenté par la police en 1873, pour les représentations d’Un ennemi du peuple : les autorités trouvent la pièce subversive. Puis les Bouffes deviennent, jusqu’à leur fermeture en 1952, une salle où alternent spectacles de music-hall et de boulevard.
Mais revenons à cet été 1974 : Peter Brook et Micheline Rozan décident de rouvrir le théâtre, avec l’aide de Michel Guy, qui dirige alors le Festival d’automne et a demandé à Brook « un grand Shakespeare ». Le tandem décide surtout de laisser le théâtre – presque – en l’état : « nous avons fait les travaux nécessaires en un temps record – trois mois et demi -, mais nous avons voulu garder la « beauté des ruines, ce qui n’a pas toujours été facile, s’amuse Micheline Rozan. Il a souvent fallu résister aux « rénovateurs » de tout poil… » Résister pour garder ces murs craquelés, calcinés, longtemps gris, jusqu’au Mahabharata, puis patinés d’un rouge Pompéi, mais toujours à vif, écorchés.
Le 15 octobre 1974, le Théâtre des Bouffes du Nord rouvre avec Timon d’Athènes, une pièce méconnue de Shakespeare, dans une mise en scène de Peter Brook. Les acteurs, François Mathouret, Maurice Bénichou, Bruce Myers – qui accompagne Brook depuis le milieu des années 1960 -, ont répété dans les gravats. Et ce soir d’octobre 1974, pour le public comme pour la presse, c’est le coup de foudre. Il dure depuis trente ans, entretenu par des spectacles qui ont marqué plusieurs générations de spectateurs, dans cette extraordinaire « mosquée » à la beauté louche et décatie : Carmen, la Cerisaie, le Mahabharata, La Tempête, L’Homme qui, Hamlet… Du théâtre tissé avec les fils de la vie, cette vie que Peter Brook n’a eu de cesse d’explorer dans toutes ses dimensions, pour en extraire la quintessence universelle.

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