Un Sarastro pour Peter Brook

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© www.fragil.org – Christophe Gervot. Vincent Pavesi : basse et bouleversant.
Vincent Pavesi a rejoint la troupe d’ « Une flûte enchantée », mise en scène par Peter Brook, pour une nouvelle tournée mondiale qui passera au cours de cette saison par quelques villes françaises. Lors de la création du spectacle aux Bouffes du nord l’année dernière, on se souvient en particulier de l’image finale, véritable moment de grâce : Une flûte suspendue au dessus des solistes, dans un silence pénétrant, ce qui est un paradoxe à l’opéra.

Fragil : Vous reprenez le rôle de Sarastro, pour une grande tournée internationale d’ « Une flûte enchantée », mise en scène par Peter Brook. Que représente pour vous ce grand homme de théâtre ?
Vincent Pavesi : J’ai vu « La tragédie de Carmen » à la télévision lorsque j’étais enfant. Comme aujourd’hui dans cette « Flûte », plusieurs interprètes jouaient en alternance le même personnage. J’ai été fasciné par la différenciation de chacun d’eux, en regardant des extraits de plusieurs versions. Zehava Gal ou Hélène Delavault en Carmen, ce n’était pas du tout la même chose, parce que Peter Brook travaille énormément à partir de ce que sont les acteurs. Dans « Une flûte enchantée », il y a quatre Pamina. Chacune d’elles occupe la même place sur le plateau et dégage une émotion très forte, mais individualisée. J’ai aussi adoré son film « Sa majesté les mouches ». Il a mis en scène, enfin, « La Cerisaie », dans laquelle jouait Martine Chevallier, qui est l’artiste que j’admire le plus au monde. Pour toutes ces raisons, je suis très ému et fier de travailler avec lui.

Fragil : Comment présenteriez vous le spectacle ?
Vincent Pavesi : Peter Brook aurait eu les moyens de monter « La flûte enchantée » avec orchestre. Les plus grands théâtres du monde l’auraient accueilli. Cependant, il a choisi de présenter « Une flûte enchantée », un spectacle musical à partir de l’opéra de Mozart, avec piano, pour en faire ressortir certains aspects. Ainsi, il va à l’essentiel. L’enchantement est présent mais l’intérêt du travail est de faire de l’opéra autrement. Il demande, par exemple, de chanter très doucement. Cela n’amoindrit pas la voix mais on est dans la concentration et le noyau du son, qui peut se déployer ensuite. L’objectif est de ne pas se cacher derrière la voix. Un jour, Marie-Hélène Estienne, l’une des collaboratrices de Peter Brook, m’a dit « N’aie pas peur d’être un peu nul ». Ce qui est une incitation à être soi, à se tromper parfois et à être complètement détendu, en libérant le visage des contractions dues au chant, pour en atteindre une beauté intérieure. C’est effrayant quand un metteur en scène dit « Ne fais rien », mais c’est un très beau cadeau aussi. On se dit qu’on est vraiment à l’origine du sentiment. Dans le cas de Sarastro, cette proposition d’une épure m’a libéré d’un poids. Il en ressort moins pontifiant, et sa bonté n’a rien d’ostentatoire. Ce qui me vient, ce sont des choses plus légères, plus aériennes. Ainsi, l’humour du personnage, souvent gommé, fait surface, d’autant qu’ici, Sarastro est aussi le Sprecher. Je reprends un spectacle. Ainsi, je bénéficie de ce que les autres interprètes ont cherché avant moi. Peter Brook affirme cependant qu’au théâtre, tout est toujours un commencement. Chaque soir est donc un spectacle nouveau et différent du précèdent, comme une première fois.

Fragil : Justement, comment s’intègre-t-on à un spectacle qui a déjà vécu durant toute une saison, aux Bouffes du nord puis en tournée ?
Vincent Pavesi : Il arrive souvent que l’on reprenne une production qui existait déjà, à l’opéra. Parfois, certains metteurs en scène se contentent de nous montrer la vidéo de ce qui a été fait 3 ans auparavant, pour que l’on refasse la même chose. Cette idée que l’on est tous interchangeables est extrêmement violente. Rien de tel ici. Peter Brook ne nous demande pas de nous couler dans un moule. On bénéficie de strates d’expériences mais on peut construire quelque chose, sans se mettre dans les pas de ce que quelqu’un d’autre a imaginé à un autre moment. Le spectacle a l’air fragile et très ténu, mais il est d’une solidité telle que l’on peut avoir des personnalités différentes pour un même rôle, ce qui est l’un des attraits du projet. Même les dialogues ne sont pas les mêmes selon les distributions, c’est du « sur mesure ». Souvent, à l’opéra, je ne vais pas aussi loin dans la recherche, par peur de mal faire. Il y a, trop souvent, une exigence du résultat immédiat, pour des raisons de calendrier. Dans ce spectacle, on a droit à l’erreur et de chercher des choses, ce qui est un espace généralement refusé ailleurs. Ce mélange de fragilité et de force incroyable et lumineuse, c’est aussi ce que dégage Peter Brook. C’est une partie de cette fragilité là qui m’intéresse.

Fragil : De quelle manière se sont déroulées les répétitions ?
Vincent Pavesi : Il y a une atmosphère de sérénité entre de nouveaux partenaires et d’autres qui ont déjà fait le spectacle, et beaucoup d’écoute. On se sent guidés et on retrouve, y compris aux répétitions, ce côté initiatique que raconte « La flûte enchantée ». Dès le premier jour, je me suis senti en confiance, parce que j’étais autorisé à chercher, alors qu’habituellement, j’ai le trac. Les répétitions ont eu lieu aux Bouffes du nord, un théâtre fascinant, comme un morceau de Pompéi, au dessus de la gare du nord ! L’acoustique est formidable. En pénétrant dans ce lieu, j’ai pensé à « Diva » de Jean Jacques Beineix, où la scène du récital a été tournée. J’ai aussi pensé à Martine Chevallier et à cette fascinante « Cerisaie »…

Fragil : Quelles sont les rencontres qui vous ont marqué dans votre trajectoire d’artiste lyrique ?
Vincent Pavesi  : Il y en a beaucoup. J’ai eu la chance de travailler avec de grands metteurs en scène comme Alain Garichot, Lukas Hemleb, Michel Fau, Christophe Rauck, Renaud Doucet et André Barbe, Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff. Ils ont tous des approches opposées et sont très différents, du moins en apparence mais ils m’ont beaucoup appris. Souvent, quand je me sens perdu sur un plateau, je pense à ce que me dirait l’un ou l’autre d’entre eux.

Fragil : Quels sont les rôles que vous rêveriez d’aborder ?
Vincent Pavesi  : J’aimerais beaucoup refaire Sénèque du « Couronnement de Poppée ». J’adorerais aussi chanter certains Verdi, comme Philippe II de « Don Carlo », ou Fiesco de « Simon Boccanegra ». Je serais heureux aussi de jouer un vrai méchant, Méphisto du « Faust » de Gounod, par exemple. Il y a beaucoup de rôles de basse profonde que j’aimerais interpréter, dans l’opéra romantique français.

Fragil : Quel est votre plus beau souvenir sur une scène d’opéra ?
Vincent Pavesi  : J’ai eu la chance de chanter dans « Salomé » de Richard Strauss à Valence, aux côtés de Hanna Schwarz. Elle était Hérodias. C’est une voix immense, intacte, après de longues années d’une carrière exigeante. Le paradoxe, c’est qu’une telle voix sorte d’un corps aussi fin, aussi gracile. C’est l’émanation d’un être à la fois fort et délicat. C’est comme si elle était mise en vibrations, des pieds à la tête, par son onde sonore. J’ai ressenti un profond bonheur d’être auprès d’elle, sur le plateau, d’être là, et d’entendre la même voix que celle qu’elle avait dans le Ring mythique de Patrice Chéreau…
Entretien : Christophe Gervot

Tournée « Une flûte enchantée » mise à jour

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