« Etre au plus près de Mozart »

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© Le figaro, le 15/11/2010  – par Armelle heliot

À 85 ans, le grand metteur en scène présente aux Bouffes du Nord sa version pour piano et jeunes chanteurs de La flûte enchantée.
Il ressemble de plus en plus à l’idée que l’on peut se faire du Prospero de La Tempête de Shakespeare. Son clair regard bleu qu’avivent ses cheveux blancs, son teint de jeune homme rehaussé d’une belle chemise couleur tango, sa silhouette fine… Tout inspire un apaisement profond et une intelligence toujours en éveil.  Plus de trente ans durant, avec Micheline Rozan, Peter Brook aura découvert et dirigé les Bouffes du Nord, théâtre unique par sa beauté particulière, son rapport scène-salle idéal, son acoustique merveilleuse. Il a passé le flambeau à deux directeurs qui appartiennent au monde de la musique, Olivier Poubelle et Olivier Mantei. Une flûte enchantée est une manière de marquer l’ère nouvelle.

Adaptez-vous La Flûte enchantée comme vous l’aviez fait de Carmen en 1981 ou de Pelléas en 1992?

Peter BROOK. – Non. Il ne s’agit pas du même propos, il ne s’agit pas d’appliquer une recette ! Bien sûr, Une flûte s’inscrit dans un projet qui serait de faire surgir de ces ouvrages particuliers leurs lignes les plus secrètes en éloignant, en effaçant les images qui, paradoxalement, les cachent. Je pensais depuis très longtemps à cette Flûte. Je dois même avouer que la première séance de travail que j’ai organisée sur cet ouvrage remonte à quelques semaines après La Tragédie de Carmen.

Pourquoi cette si longue maturation?

Parce qu’entre-temps j’ai beaucoup travaillé! Et je suis revenu à une forme classique de l’opéra avec Mozart, justement. J’ai mis en scène, à la demande de Stéphane Lissner, pour sa première saison à la tête du Festival d’Aix-en-Provence, Don Giovanni. Nous avions alors obtenu des conditions très particulières de travail incessant avec le jeune chef Daniel Harding et une équipe inchangée de chanteurs sur des mois et des mois. Nous tentons la même chose avec Une flûte enchantée.

Ne craignez-vous pas de trop simplifier un ouvrage très complexe?

Marie-Hélène Estienne, proche collaboratrice de tous mes derniers travaux, Franck Krawczyk, compositeur familier du théâtre et de la danse, et moi-même avons établi une version qui reprend ce que disait Mozart, qui parlait de «singspiel», de «pièce jouée et chantée». J’entends, comme la langue anglaise m’y conduit, «jeu» et «pièce» dans le même mot : play. Je ne pense pas que nous ayons trop simplifié. Nous ne prétendons pas mettre en scène «La» Flûte mais «Une» flûte… Il y a un conte… un petit conte, mais qui contient une grande richesse à laquelle nous ne renonçons en rien, je l’espère. Une flûte, c’est une histoire, des voix, du jeu dans la proximité, deux comédiens, William Nadylam et Abdou Ouologuem, pour accompagner toutes les distributions. C’est une troupe d’une quinzaine de jeunes artistes que j’ai choisis en faisant des auditions depuis des mois et des mois…

Pourquoi le pianiste Alain Planès, qui travaille avec vous depuis longtemps, ne figure-t-il plus comme directeur musical?

Alain Planès est un ami. Je souhaitais effectivement qu’il soit le directeur musical de cette production et nous accompagne. Et il a participé au travail. Mais, pour le moment, nous sommes encore dans une sorte d’improvisation qui ne correspond pas à sa manière d’envisager la musique. C’est donc Franck Krawczyk qui est au piano, en alternance avec Matan Porat. Mais j’espère que lorsque nous aurons établi une partition précise Alain Planès sera à nouveau avec nous.

Avez-vous le sentiment de dire adieu aux Bouffes du Nord avec ce spectacle?

Une page se tourne, une page est tournée. Je revois encore la salle, la première fois que nous l’avons visitée, avec Micheline Rozan. Il me semble que c’était hier et pourtant je sais le nombre de spectacles, de spectateurs qui se sont succédé. Je ne dis pas adieu aux Bouffes du Nord, car, de toute façon, j’en suis aussi un spectateur fidèle !

 


Frais, charmant et un peu trop allégé

Entendons-nous bien, il ne s’agit ni de jouer les rabat-joie ni de déboulonner les idoles. L’adaptation de La Flûte enchantée par Peter Brook est un spectacle frais, léger, charmant. Mais on n’y a pas trouvé la magie ­attendue. En une heure et demie sans entracte, l’histoire est bien racontée: sans les trois dames, sans les trois ­génies, remplacés par un magicien qui tire les ficelles, sans chœur, sans ­cérémonie des prêtres, le parcours initiatique est recentré sur la psychologie d’adolescents confrontés à l’amour.

Auteur de l’arrangement musical, qu’il joue en pianiste délicat, Franck Krawczyk a usé de ciseaux habiles pour réduire la partition sans la trahir: ses enchaînements sont rusés, quitte à utiliser quelques mesures d’une Fantaisie pour piano pour ­retomber dans la bonne tonalité, ou à insérer le savoureux Lied Die Alte pour étoffer le rôle de Papagena.

Raconter une jolie histoire

Les chanteurs sont jeunes : si certains, comme le Papageno de Thomas Dolié ou la Reine de la nuit Mala Bendi-Merad, sont déjà armés pour une belle carrière, d’autres évoquent plus un spectacle de conservatoire, mais qu’à cela ne tienne : ils y croient.

Alors pourquoi passe-t-on à côté de l’émerveillement attendu ? Peut-être à cause du rythme général: jouant la douceur et l’intimisme, l’adaptation donne l’impression d’une succession de mouvements lents, là où Mozart alterne adagio, andante et allegro jusqu’au vertige. Mais peut-être aussi parce que Peter Brook n’a pas voulu donner une nouvelle interprétation de La Flûte, mais se contente de raconter une jolie histoire naïve, gommant au passage tout ce que le livret peut avoir de troublant (la réplique misogyne de l’Orateur est supprimée, tout comme les allusions à la peau noire de Monostatos).

Une question de fond se pose. Dans sa Tragédie de Carmen, Peter Brook avait gratté des couches de patine pour mettre au jour la nudité primitive d’un opéra souvent trahi par le clinquant et le décoratif: dépoussiérage salutaire. Mais La Flûte enchantée a-t-elle besoin de cet allégement? L’œuvre n’est-elle pas déjà parfaite en elle-même? Et surtout : le refus de la lourdeur académique du spectacle lyrique était souhaitable il y a trente ans, mais la mise en scène d’opéra a fait depuis de tels progrès dans la théâtralité, précisément grâce à des gens comme Brook, que la démarche apparaît aujourd’hui moins nécessaire. C’est le destin des pionniers. (Christian Merlin)

Théâtre des Bouffes du Nord, dans le cadre du Festival d’automne, du mardi au samedi à 21 heures, matinées le samedi à 15 h 30, tél.: 01 46 07 34 50. Jusqu’au 31 décembre. Durée: 1h30

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