Gracias a la vida

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© Lalibre.be – 12 octobre 2013 – Guy Duplat
Il parle de l’émotion, de la gratitude, de la mort, de la nature, de notre monde « fou ».

Le grand metteur en scène Peter Brook, 87 ans, a réinventé son spectacle « Le Costume ». Avec l’ajout de merveilleux chants, la pièce raconte l’injustice, le pardon, la compassion. Avec une simplicité totale qui en devient bouleversante. Le spectacle sera à Liège dans quelques jours.Les plus grands artistes, arrivés au faîte de leur art, ne cherchent plus que l’essentiel. Ils épurent sans cesse, pour arriver à toucher l’émotion même. Le Titien et Rembrandt, à la fin de leur vie, firent ainsi en peinture. Aujourd’hui, on sait comment Anne Teresa De Keersmaeker cherche une simplicité absolue et se pose des questions essentielles, faussement simples : qu’est-ce que danser ? qu’est-ce que poser le pied sur le sol ? Avec eux, « less is more » et « less is beautiful ». En théâtre, un homme merveilleux, un des plus grands noms du XXe siècle, incarne cette démarche : Peter Brook, 87 ans. Après avoir tout réalisé dans sa jeunesse, il optait il y a 40 ans pour une démarche de plus en plus minimaliste et paradoxalement plus juste et poignante. On l’a vu aux Bouffes du Nord à Paris et au Festival d’Avignon. On le vérifiera encore en admirant « The Suit », sa dernière pièce (adaptée de son propre spectacle « Le Costume »), acclamée un peu partout. Ce spectacle retourne à l’essence du théâtre : des acteurs, des voix, des chants, l’émotion.
Nous avons pu longuement rencontrer Peter Brook à Paris pour un entretien exceptionnel.

Liège est important pour vous.

Oui. Mes parents s’y sont mariés et y ont vécu. Ils étaient russes et mon père était un jeune communiste. Il avait 17 ans et assistait à une réunion clandestine quand il fut arrêté. Comme cela se faisait à l’époque, son père avait racheté sa liberté et on le relâcha à condition qu’il s’exile pour toujours. Mes parents ont alors été à Paris quelques mois et puis à Liège, attirés par son université. C’est à Liège qu’ils furent aussi surpris par la guerre de 1914. Et il leur arriva une histoire incroyable. Ils sortaient un jour de leur chambre au 5e étage et, arrivés en rue, mon père s’est dit : il faut remonter chercher nos passeports. Quelle intuition, car quelques instants plus tard, les premiers bombardements allemands coupaient le pont et les forçaient à fuir vers Bruxelles puis vers la Côte où ils embarquèrent pour l’Angleterre où ils ont vécu. Votre nom Brook n’est pas russe ? Ils avaient un nom russe commençant par Bry.. qui se prononçait Brou… A Paris, pour simplifier, on les appelait Brouck et, arrivés en Angleterre, le douanier leur a dit que ce serait mieux de s’appeler Brook, ce qu’ils firent. Pendant la guerre, mon père Simon travailla dans les usines d’armement, puis il est resté malgré la révolution bolchevique en Russie. Car si mon père était un révolutionnaire, il était contre les Bolcheviques, il était menchevik. Il avait d’emblée pressenti la dérive totalitaire qui menaçait le bolchevisme. Il a choisi alors de rester dans les vieilles traditions démocratiques anglaises.
Cette histoire mouvementée de vos parents vous a-t-elle marqué dans votre goût continuel de découvrir d’autres cultures ?
On sous-estime aujourd’hui ce que les anciens Grecs appelaient le destin, c’est devenu démodé ou alors on dit que c’est génétique. Pour mon père, tout jeune, c’était la tentation de plein de choses, la fascination pour le jaillissement de la science à cette époque, pour la découverte des villes et pour la démocratie anglaise. Pour moi, ce fut exactement le contraire. Eduqué en Angleterre, je fus de suite en révolte contre les valeurs bourgeoises, même si elles sont charmantes, de la middle class anglaise. J’allais d’école en école, voyant que tout ce système était absurde. J’ai eu la chance d’attraper la tuberculose à douze ans, ce qui m’amena en Suisse, près de l’Italie où je suis resté deux ans avec ma mère. Ce fut miraculeux. Quand je suis rentré, je n’avais pas perdu deux années mais, au contraire, j’avais bien plus appris pendant ce temps-là. J’ai repris l’école tout en restant toujours révolutionnaire. A la fin de la guerre, j’ai eu aussitôt le désir de partir. C’est dans les gènes des Anglais de se sentir à part, différents, insulaires, mais d’avoir en même temps envie de partir. Ils ont eu longtemps la première flotte du monde. Dès la guerre finie, je suis parti au Portugal, j’ai découvert avec ravissement les bordels de Lisbonne, puis je suis allé à Tanger où j’ai découvert une autre culture, un art, le soleil. J’ai été intoxiqué par tout cela et, depuis ce jour, je ne cesse plus de voyager avec la conviction qu’aucune culture ne couvre tout. Nous ne sommes qu’une pièce d’un puzzle. Et ils sont criminels ceux qui pensent que leur culture est tout. Nos devons sans cesse nous renouveler avec l’apport des autres. C’est la beauté du mélange ? C’est la nécessité de mélanger mais un mélange se surveille, se gère avec prudence pour qu’il soit bien fait. Moi-même, je suis resté vingt ans en Angleterre pour faire du théâtre, plongé dans la culture anglaise, avec ses acteurs qui sont les meilleurs du monde. Mais j’ai eu ensuite le besoin de me renouveler et j’ai alors quitté l’Angleterre pour ouvrir à Paris le Centre de recherches théâtrales, et j’y suis toujours. Comme le montre à nouveau le merveilleux « The Suit » qu’on jouera au nouveau Théâtre de Liège, vous êtes fasciné par l’Afrique. Qu’apportent ces civilisations africaines ? L’Occident, c’est-à-dire l’Europe et les Etats-Unis, a toujours eu une immense admiration pour l’Asie et pour l’Orient en général comme en témoigne la mode de l’orientalisme : l’Asie touchait leur imaginaire et leur permettait en plus d’exploiter des richesses. Car ces grands colonisateurs occidentaux de la haute bourgeoisie avaient l’art de présenter une façade généreuse, de venir aider cet Orient, mais tout en en volant l’art et les richesses. Quand j’ai commencé à travailler, j’ai découvert émerveillé le Japon par exemple, mais j’avais toujours en tête cette phrase de Shakespeare dans « Coriolan » que me disait mon père : « Où qu’on soit, il y a un monde ailleurs. » Et il y avait en effet un monde méprisé : les Noirs qu’on disait sous-développés, primitifs. En allant en Afrique, j’ai au contraire trouvé une culture aussi riche au moins que la culture asiatique. Certes, elle ne s’incarne pas dans des écrits ou des monuments, mais bien dans les rapports humains, dans la finesse des structures familiales, dans la pureté de leur sensibilité. Certes, il y a eu des guerres atroces. Mais avant de vous voir ce midi, je croisais une amie rwandaise qui me racontait que vingt ans après le génocide, dans son village, il y avait un début de réconciliation et que les bourreaux et les victimes apprenaient à désamorcer leur haine.
L’Afrique est l’avenir ? 
Leur religion animiste, le vaudou, n’est pas respectée comme les grandes religions. Pourtant elle devrait l’être car elle indique que tout ce qui se passe se reflète dans les nuages, le ciel, le vent. On rit qu’ils appellent ça de noms de dieux, mais parler de « Dieu le père et Dieu le fils » n’est pas plus intelligent. J’ai visité un jour un roi africain qui vivait dans une hutte dans un petit village. Il fallait entrer à quatre pattes par une porte d’un mètre seulement de haut. Et j’y ai rencontré un roi d’une exquise finesse. J’ai vu la différence quand, peu après, je fus invité en Iran, par l’impératrice dans ses fastes. J’ai un immense respect pour l’Afrique, sa danse, sa musique. J’en suis arrivé à la conclusion que dans la longue évolution de l’humanité, on arrive au déclin inexorable de l’Occident, que cela prenne quelques mois ou siècles, il est certain. L’Occident est fini, l’Asie remonte, le Brésil s’affirme comme une puissance. Mais ensuite, dans le grand cycle historique, la dernière grande évolution sera celle qui verra monter l’Afrique, c’est là que se situera le mouvement ascendant.

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