Peter Brook chez Baryshnikov

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© The New Yorker – par Elisabeth Guedel.
Une scène dépouillée en contrebas, des murs noirs à la tuyauterie apparente, un plafond haut, très haut, truffé d’éclairages. La salle du Baryshnikov Arts Center (BAC) est aussi anguleuse que celle des Bouffes du Nord est tout en rondeur. Cinq ans après sa création au théâtre parisien du boulevard de la Chapelle, “Fragments”, cinq courtes pièces de Samuel Beckett rassemblées par Peter Brook, trouve une nouvelle résonance à New York.
« Nous avons choisi ce lieu que nous étions à même de pouvoir animer »,
explique Marie-Hélène Estienne, complice de 30 ans du metteur en scène britannique. D’autant que  la nudité froide du BAC n’aurait pas déplu à Beckett. Montée dans sa version française originale pour le centenaire de la naissance de l’auteur irlandais, “Fragments” fut tour à tour jouée en anglais – traduction de l’auteur – avec surtitres français, puis sans surtitre. Qu’importe! De Paris à New York, en passant par Madrid, Londres et Hong Kong, c’est toujours la même tragédie comique de la condition humaine, où « l’homme est malheureux, mais pas assez malheureux » pour se laisser « creuver ».

Le rire démarre vite dans le public new yorkais. Il fuse dès l’entrée de “Rough for Theatre I” (Fragments de Théâtre I), première des cinq pièces, où l’estropié et l’aveugle se cherchent et se repoussent. « L’incapacité à communiquer et la solitude sont très bien comprises au pays d’Edward Hopper » me souffle un spectateur. Le rire fait place au silence pour le monologue de la vieille folle de “Rackaby” (Berceuse) –  les répétitions et allitérations sont aussi savoureuses qu’en français -, il revient au galop pour “Act without Words II” (Acte sans paroles II), fabuleuse pantomime du mythe de Sysiphe façon burlesque. Enfin “Neither” (Ni l’Un, ni l’Autre) et “Come and Go” (Va et Vient) emmènent le spectateur vers l’ultime dérision de la vie et l’angoisse de la mort, toujours avec cet humour féroce qui force le sourire. En soixante minutes, « tout est dit, c’est parfait comme un Stradivarius » déclare, à la fin du spectacle, Jeffrey Horowitz, le producteur américain de la pièce et directeur artistique de Theatre for a New Audience. Une partition interprétée par trois admirables acteurs, l’incroyable petit bout de femme new-yorkais Kathryn Hunter, le grand belge facétieux et dégingandé Jos Houben et le clown italien Marcello Magni. Ils se connaissent bien: tous les trois viennent du Théâtre de la Complicité et ont joué ensemble la pièce à Paris. « J’ai tenu à avoir les acteurs d’origine. J’ai patiemment attendu qu’ils soient tous les trois disponibles pour les faire venir ici » explique Jeffrey Horowitz. Le jeu des trois saltimbanques s’emboîte parfaitement. « Nous nous voyons comme les trois petites vieilles médisantes sur leur banc de “Come and Go”. Nous sommes déjà comme cela! », plaisante Jos Houben, les cheveux ébouriffés.  « Et en guise de messes basses, certains soirs, nous nous racontons de vraies conneries à l’oreille! »

Le public américain adhère et s’abandonne volontiers. Différemment du public français? La question partage les acteurs. « Le français est une langue qui s’écoute davantage, il ne fait pas réagir tout de suite:  “Pomme de terre” est un mot plus long, il s’écoute d’abord, contrairement à “potato” » estime Jos Houben, dans un roulement de “r” propre à l’accent wallon. « Les Américains sont donc plus spontanés, la langue le veut ainsi ».  Pour Kathryn Hunter, cela dépend des soirs. « Plus nous, les acteurs, nous nous sentons à l’aise dans cette salle new-yorkaise, plus cette différence s’estompe ». Marcello Magni assure de son côté que « l’interactivité est toujours là, elle aide les acteurs à chaque représentation ». Et à Marie-Hélène Estienne de conclure: « Je ne pense pas que les publics soient vraiment différents et, s’ils le sont, la différence est toujours un atout car elle vous oblige à être encore plus vigilant. » La vigilance, n’est-ce pas l’essence même du théâtre de Beckett…

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