Un voyage dans le cerveau

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© Le Nouvel Observateur – 5 mai 2014, par J.-P. Thibaudat

Le pas feutré a gagné en lenteur, le filet de voix en légèreté, homme-oiseau Peter Brook s’avance devant le public du théâtre des Bouffes du Nord. C’est un soir, peu de jours avant la première de son nouveau spectacle « The valley of Astonishment » (la vallée de l’étonnement), un titre puisé dans « La conférence des oiseaux » d’Attar qui inspira au plus français des metteurs en scène anglais, l’un des spectacles pivots de sa longue carrière.
Un voyage dans le cerveau
Brook dit aux spectateurs qu’ils ne vont pas assister à une représentation, mais une répétition, qu’on se retrouvera après avec ceux qui le souhaitent, au bar, pour parler, échanger discuter. C’est un rituel dont Peter ne se lasse pas. Et qui accompagne les pré-représentations qu’il aime donner dans des lycées, des foyers et pour finir au théâtre, écoutant le public pendant et après la représentation, amendant ou pas par la suite telle ou telle scène ou mouvement, avec les acteurs. Lesquels auront atteint le soir de la première, cette aisance, cette décontraction au-delà de la concentration, qui est le point commun des spectacles de Brook depuis longtemps.

Une façon respectueuse et affectueuse de considérer le genre humain, acteurs d’un côté, spectateurs de l’autre, unis le temps d’un soir, veillant ensemble le mystère conjoint du théâtre et de l’être humain si subtilement unis dans « The valley of astonishment ».
L’agence de voyages Brook parcourt le monde mais quatre destinations sont plus fréquentées que d’autres, chacune étant en soi un continent : Shakespeare, L’Afrique (y compris celle du Sud), l’Inde (et plus généralement l’Orient), le cerveau. Le nouveau spectacle nous fait voyager dans le cerveau.
« Shakespeare écrivait vite »
Conjointement, Peter publie « La qualité du pardon » (titre emprunté au Prospero de « la tempête »), des « Réflexion sur Shakespeare ». Quelques jours après la « répétition » du spectacle, on le retrouve au bar des Bouffes de nord pour évoquer le spectacle et le livre.

« Il y a deux ans pour l’anniversaire de Shakespeare, j’ai écrit une sorte de pamphlet pour tourner en ridicule tous ceux qui prétendent qu’il n’a pas écrit ses pièces. Cela a commencé à la fin du XIXe siècle avec une vieille fille, mademoiselle Bacon qui assurait qu’un de ses ancêtres avait écrit les pièces attribuées à Shakespeare et depuis cela n’a pas cessé. Ces hypothèses sont majoritairement le fait d’universitaires, mais aucun d’entre eux n’a travaillé dans un théâtre, ou simplement assisté au travail de création.
Si Shakespeare n’avait pas existé ou rien écrit, ses contemporains, ses collaborateurs nous l’auraient fait savoir. La seule chose dont on soit sûr, c’est qu’il écrivait vite, cela fait partie de son génie. Ce pamphlet a été distribué à Stratford-upon-Avon à tous ceux qui participaient à un grand colloque. Ensuite j’ai pensé à le publier en ajoutant d’autres textes. C’est un livre qui parle des pièces de Shakespeare à partir de mon expérience de metteur en scène. »

Brook se méfie beaucoup des universitaires qui ont une furieuse tendance à tout mettre dans des cases, des catégories, à classer, hiérarchiser. Brook, à l’opposé, met au centre de son travail le pluriel, le croisement, la multiplicité, le mélange du chaud et du froid, l’alliance des contraires. C’est ce qu’il aime chez Shakespeare.
« On ne peut pas être un nouveau Shakespeare mais on peut prendre modèle sur sa façon de faire du théâtre avec une liberté absolu. Il a su montrer qu’on peut passer d’un moment de profondeur spirituelle à une grosse blague, un clin d’œil sexuel. C’est le contraire du modèle français avec ses règles dont celles des trois unités.
Et c’est ainsi que nous avons travaillé à partir d’improvisations. L’acteur est là dans la réalité il boit un whisky [comme Brook au moment où il me parle dans le café] et l’instant d’après, son verre devient une place publique. C’est une façon de ne pas être prisonnier d’un style, d’un genre. Le piège c’est de commencer par la forme. C’est comme dans la cuisine : la forme c’est ce qui arrive à la fin. »

Grandeur et misère de la synesthésie
Cette liberté absolue, on la retrouve à tous les instants de « The valley of astonishement ».

« On est allé en Angleterre, en Amérique, rencontrer des gens sujets à la synesthésie, des gens extraordinaires qui ont des souffrances absolues. Dans “ L’homme qui ”, on s’intéressait à des gens qui étaient considérés à l’époque soit comme des fous, soit comme des malades. Or ce sont des êtres humains comme nous et c’est ce que nous avions voulu montrer. Cette fois-ci on a voulu mettre en évidence les phénomènes étranges de la synesthésie.
Il y a des moments d’ouverture où certaines personnes reçoivent des choses plus riches que les autres. Nous avons heureusement, quelque chose dans le cerveau qui nous empêche d’être envahis par la couleur, le son, le goût. Les synesthètes reçoivent le son, la couleur de façons différentes. Rimbaud, Scriabine, Kandinsky, Kabakov ont vécu cela comme un enrichissement. »

« L’homme qui » (1993) avait pour point de départ « Lhomme qui prenait sa femme pour un chapeau », un ouvrage d’Oliver Sacks. L’auteur avait placé en exergue une phrase de William Osler – « Parler de maladies est un divertissement du genre des mille et une nuits » – qui vaut pour « The valley of astonishment ». Spectacle qui s’ouvre en prenant la suite d’un autre spectacle « Je suis un phénomène » (1998) inspiré des travaux du psychologue russe Alexandre Luria. En scène trois (excellents) acteurs du Théâtre de la complicité que l’on a pu voir dans d’autres spectacles de Peter : Kathryn Hunter, Marcello Magni et Jared McNeill

Le spectacle est une fête à la fois grave et légère où une histoire chasse l’autre sans l’oublier. On passe sans paliers d’une scène dans une rédaction à une autre dans un centre de recherche, d’un chant à un numéro de magie ou un tour de cartes. Plaisir de l’entrelacement, des métamorphoses, des digressions, d’une histoire qui avance par méandres, où le médecin devient, hop, le magicien, où la joie est l’antre de la souffrance.
« Le théâtre est encore plus rapide que le cinéma. Au cinéma, il faut au moins deux plans pour passer du ciel à l’enfer. Au théâtre, il suffit qu’un visage se tourne et tout se renverse. Toute ma recherche a été d’aller contre la tradition qui voulait qu’on soit au service de l’auteur. Tous les auteurs ont leur propre vision du monde. Mais dans les pièces de Shakespeare on cherche en vain le point de vue de l’auteur. Il n’y a pas un point de vue, mais des points de vue différents voire inversés, c’est la réalité de la vie par le filtre des personnages.
Quelles étaient les idées politiques de Shakespeare ? On peut dire une chose et trouver, dans une autre pièce, son contraire. C’est pourquoi j’ai cherché à créer la possibilité de mettre en pratique un travail en collaboration. Jean Claude [Carrière] était scénariste, il avait une souplesse extraordinaire. Et aujourd’hui Marie-Hélène [Estienne] a trouvé sa liberté. Elle a le don de l’écriture mais elle n’essaie pas d’imposer sa vision. Nous sommes des partenaires de recherches. »

Marie-Hélène Estienne travaille auprès de Brook depuis 1976. Elle est devenue son assistante, par la suite elle a également signé des adaptations, enfin, depuis plusieurs années, elle cosigne les spectacles avec Peter. Tout est bicéphale dans « The valley of astonishment », spectacle qui oscille entre deux mystères, celui du cerveau et celui de l’acteur.
Un théâtre en forme de crâne

Au tout début, Kathryn Hunter s’avance devant nous, corps comme entortillé sur lui-même qui conduit notre regard vers ses yeux qui balaient le théâtre des Bouffes du Nord. Elle est là, ne dit rien, elle nous raconte plein de choses. En sortant du théâtre, longeant les boutiques et restaurants indiens du quartier de la Chapelle, je me disais qu’on pouvait voir dans ce spectacle comme un hommage au crâne de Yorick, je ne savais pas encore la première des « Réflexions sur Shakespeare » avait pour titre « Hélas, pauvre Yorick » (une réplique d’Hamlet).

Chemin faisant, je me suis dit que le charme secret du théâtre des Bouffes du Nord, est évident mais caché : quand on en passe les portes de ce théâtre, on entre dans un crâne.
Au café du théâtre, quelques jours plus tard, je fais part à Brook de cette divagation associant les Bouffes du Nord à la forme d’un crâne. Il sourit, plisse les yeux et :
« J’ai toujours pensé cela. On est dans un cerveau. Aujourd’hui on en arrive à un moment où quelqu’un va avoir le courage de reconnaitre la réalité de la télépathie, cette idée d’une pensée collective. Tous les grands moments de théâtre ou de musique arrivent quand les gens sont vraiment ensemble. On sent que c’est un cerveau qui s’exprime dans des mouvements différents, l’idéal c’est quand le spectacle et le public sont comme des cellules qui se partagent des choses du même cerveau. »

© Photo : Francois GUILLOT / AFP

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