Peter Brook ou le théâtre de l’intuition

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Le Monde des Religions, nov/déc. 2004 – Djénane Kareh Tager

[…] « J’ai passé ma vie à tenter de résoudre un conflit essentiel : quand faut-il s’accrocher à une conviction, et quand faut-il s’en libérer et lâcher prise », écrit-il dans les premières pages de son autobiographie. Et il n’en démord pas : « C’est une question fondamentale, essentielle. Comme toute vraie question, on peut simplement essayer de la cerner, de ressentir ce qui lui donne sa force, sans jamais, jamais, lui chercher une réponse toute faite. Les réponses sont toujours ridicule… ». Brook n’est pas non plus un homme de croyances : « J’aurais aimé dire, avec une honnêteté absolue :
« je ne crois en rien ». Mais je n’en ai pas ce courage. Parce que croire en rien, c’est encore l’expression absolue d’une croyance. Au moment où je dis : « Je crois », une voix intime me rétorque : « tu te trompes. Sais-tu même de quoi tu parles ? « J’ai eu une éducation protestante, j’ai fait ma confirmation, j’ai donc été obligé de répéter : « Je crois en Dieu. » C’est du culot ! C’est presque un blasphème ! Sait-on ce que signifie « croire » ? Sait-on qui est ce Dieu que l’on nomme du haut de notre ignorance ? Non. C’est à ce moment que ma croyance tombe et me laisse devant un vide. Ce vide est rempli de quelque chose vivant et vibrant, un inconnu qui se nomme la foi. »
Il y a une expression que Peter Brook aime répéter : « Le moment juste ». C’est le moment où l’on sait, par un processus mystérieux, par une sorte d’intuition, que le temps est venu de franchir un pas, de concrétiser une idée, de réaliser un rêve. « A chacune de mes pièces, les journalistes commencent leurs interviews par la même question : « pourquoi cette pièce ? » C’est vrai : pourquoi choisit-on ceci plutôt que cela, dans la vie comme sur la scène ? Comment un écrivain décide-t-il de l’histoire qu’il va raconter ? Selon quels critères un metteur en scène retient un scénario parmi les dizaines qu’il a reçus ? J’ai passé plus de dix ans à préparer le Mahabharata ; je ne l’ai présenté qu’en 1985. Et avant même de penser au Mahabharata, j’avais déjà rencontré Amadou Ampaté Bâ, je savais qu’un jour je monterai Tierno Bokar. Le moment est venu. Le moment juste… ».
Le moment juste aussi pour concrétiser un vieux rêve : celui de présenter en alternance, dans un même lieu – les Bouffes du Nord, qu’il a investies en 1974 pour y installer son Centre international de recherche théâtrales – trois pièces qui, assure-t-il, traitent du même sujet, des mêmes préoccupations, des mêmes inquiétudes très contemporaines, avec des images différentes et un langage différent. Trois pièces inspirées de trois grandes traditions religieuses, mais qui n’en sont pas pour autant sacrées : « le théâtre raconte des histoires : ce n’est pas la religion. Je peux raconter des histoires sacrées, mais ne me parlez pas de « théâtre sacré » : c’est une prétention écœurante dont j’ai horreur », s’offusque Peter Brook.
Il y a d’abord l’histoire de Tierno Bokar, ce sage soufi qui, dans son Mali natal, à l’époque le Soudan français, est projeté au cœur d’une lutte attisée par la puissance coloniale : faut-il prier Allah avec un chapelet à onze ou douze grains ? Formidable Sotigui Kouaté qui, dans le rôle homonyme, et avec une troupe évidemment multiethnique, réussit le pari qu’énonce Peter Brook avec son inimitable accent british : « The suspension of disbelief » – la suspension de l’incrédulité -, celle du spectateur qui se laisse engloutir dans l’histoire et ses paradoxes jusqu’à oublier ses propres paradoxes. Puis il y a La Mort de Krishna, extraite du Mahabharata : « Cette mort me touche, c’est une tragédie. Mais une tragédie n’est pas une défaite, au contraire », dit Brook. Et enfin, le Grand Inquisiteur, magistral dialogue entre le Christ réincarné et l’inquisiteur, « archétype du grand chef auquel manque un seul pouvoir : celui du silence ». Puis une quatrième pièce, un contrepoint profane : Ta main dans la mienne, ou l’échange passionné et passionnel entre un Anton Tchékov vieillissant et Olga Knipper. Cette dernière, qui ne s’inspire pas d’un socle religieux, n’en respire pas moins le divin, tel que le défini Peter Brook : « Un innommable, un inexplicable, un inconnu. »

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