Peter Brook, spéléologue de nos captivités

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© Antoine Perraud – Médiapart, 8 mars 2018 – © Photo: Hiran Abeysekera et Kalieaswari Srinivasan (© Simon Annand)http://www.newspeterbrook.com/wp-admin/post-new.php

Hiran Abeysekera et Kalieaswari Srinivasan (© Simon Annand)Le dramaturge et metteur en scène Peter Brook offre une leçon individuelle d’humanité collective à chaque spectateur de sa pièce, The Prisoner, au théâtre des Bouffes du Nord à Paris. Poésie des profondeurs et abîme de beauté.
Condenser des mythes, emplis de fureur, en une allégorie transparente confiée du bout des lèvres à chaque spectateur en particulier : telle est la simplicité géniale qu’atteint Peter Brook, 93 ans le 21 mars prochain.

Aux Bouffes du Nord,  la salle parisienne qu’il tira du néant – c’était en 1974 – avant de la diriger une quarantaine d’années puis de passer la main, Brook est revenu. Il a écrit et mis en scène The Prisoner (en anglais surtitré en français), avec sa fidèle assistante devenue alter ego, Marie-Hélène Estienne.

La sorcellerie brookienne, c’est un plateau simplifié, dépouillé, épuré (cf. L’Espace vide) que des acteurs-conteurs enveloppent de leur bouche et de leurs yeux, embarquant d’emblée le spectateur crocheté par une violence tamisée, scandée jusqu’à l’envoûtement. The Prisoner est une fable, réelle et irréelle, douloureuse et apaisante, féroce et indulgente, inspirée d’un voyage en Afghanistan, voilà peut-être une soixantaine d’années.

Peter Brook avait alors rendu visite, près de Kaboul, au chef d’une confrérie soufie. Celui-ci avait suggéré une quête initiatique au Britannique de passage : allez à Kandahar, prenez un chemin à gauche sur la route avant la cité ; vous tomberez sur un grand bâtiment blanc. C’est la prison. Devant elle, un homme se tient assis. C’est mon disciple.

Le souvenir marquant et lancinant d’une telle rencontre en forme de cheminement trouve enfin sa traduction théâtrale. L’homme aux prises avec sa geôle intérieure, face à une maison d’arrêt, devient la trame de ce spectacle, une heure et quinze minutes durant. Le temps d’une expérience éprouvée comme en une vie entière.

Le mystère, sur scène, télescope les mythes, puisque Peter Brook fait de l’homme-cachot un parricide incestueux. Il purge sa peine. L’expression ne veut plus rien dire depuis qu’elle est entrée dans le vocabulaire de l’administration pénitentiaire. Or ces quatre mots, « il purge sa peine », décrivent au mieux l’économie générale, les ressorts et le charme de cette pièce.

La parole s’y transmute en parabole. Un homme s’y rédime de son crime et, partant, de son servage : il n’est plus rien, il n’a plus rien, mais il conquiert une force unique à travers un châtiment singulier, qui l’expose, à l’extérieur, afin qu’il trouve sa vérité intérieure. The Prisoner illustre à merveille une citation de Peter Brook, théoricien mais chamane des planches à l’humilité constante : « Celui qui regarde est un partenaire que l’on doit oublier et, cependant, toujours avoir présent à l’esprit. Un geste est affirmation, expression, communication, et en même temps il est une manifestation personnelle de solitude – il est toujours ce qu’Artaud appelle “un signal à travers les flammes” –, et pourtant, cela implique une expérience partagée, dès que le contact est établi. » (L’Espace vide).

Les cinq comédiens sont parfaits, notamment l’homme puni puis racheté, Hiran Abeysekera, né au Sri Lanka, d’une intensité gandhienne et d’une force de liane que rien ni personne ne saurait réduire à rien. Sa sœur bien (trop) aimée est interprétée par Kalieaswari Srinivasan, Indienne d’une douceur électrique naguère repérée par Ariane Mnouchkine. Le double de Peter Brook, voyageur qui passe et raconte, est campé par Sean O’Callaghan, d’une acuité cotonneuse à souhait. Et les lumières de Philippe Vialatte, artiste éclairagiste magistral, font le reste, essentiel.

Courez voir ce moment de théâtre cathartique. Il mélange le désir mimétique plus le sacrifice du bouc émissaire propres aux mythes occidentaux, avec la conscience bouddhique qui ouvre la voie aux affranchissements de l’esprit : René Girard et le Dalaï-Lama soudain siamois !

Dans les entrailles du théâtre des Bouffes du Nord, Peter Brook débusque nos promesses intrinsèques. Le spectateur est à jamais chamboulé par ce dramaturge, qui s’en tient aujourd’hui encore au vœu qu’il prononçait vers 1970 : « Pour Artaud, le théâtre est un feu ; pour Brecht, le théâtre est une clarté révélée ; pour Stanislavski, le théâtre, c’est l’humanité. Pourquoi devrions-nous choisir l’un ou l’autre ? » (in Points de suspension).

The Prisoner
de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne.
Paris, théâtre des Bouffes du Nord,
37 bis, boulevard de La Chapelle – 75010 Paris (01 46 07 34 50).
En anglais surtitré. 1 h 15.
Jusqu’au 24 mars 2018.
Avec : Hiran AbeysekeraEry NzarambaOmar Silva, Kalieaswari Srinivasan et Sean O’Callaghan.
Tournée :
Thonon-les-Bains (théâtre Maurice-Novarina), 27 et 28 avril.
La Comédie de Clermont-Ferrand, du 2 au 4 mai.

À lire, paru en janvier 2018 :
Peter Brook : Du bout des lèvres
Traduit de l’anglais par Jean-Claude Carrière
(Odile Jacob, 128 p., 14,90 €)

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