«J’accepte l’idée que la mort est inséparable de la vie.»

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© Etienne Sorin (Le Figaro) – tdg.ch – Photo:  © AFP – Peter Brook, photographié en 2018 dans le théâtre des Bouffes du Nord, à Paris
En 2020, le quotidien français «Le Figaro» rencontrait l’homme de théâtre, également un passionné de musique qui publiait ses réflexions sur le mot et la voix. Interview.
Pendant le confinement, Peter Brook, 95 ans, n’est pas resté les bras croisés. Il a continué à travailler avec les acteurs coincés hors de France sur des pièces de Beckett. Le dramaturge et metteur en scène a aussi planché avec Marie-Hélène Estienne sur une nouvelle adaptation de «La Tempête» de son cher Shakespeare, à paraître cet automne chez Actes Sud.

En attendant, celui qui a découvert en 1974 avec Micheline Rozan le Théâtre des Bouffes du Nord, et qui l’a dirigé durant plus de trente ans, publie «À l’écoute. Réflexions sur le son et la musique» (Odile Jacob). Une occasion rêvée d’évoquer Broadway, Truman Capote, Laurence Olivier ou encore Michel Piccoli.

Vous êtes né en 1925. Vous avez passé la Seconde Guerre mondiale à Londres sous les bombes, vous étiez à Paris en mai 1968… Comment avez-vous vécu cette pandémie?
Pour moi, le confinement a balayé de façon extraordinaire tout ce qui est inutile. Je suis revenu à l’essentiel. À la différence du déconfinement, qui voit revenir les complications et les disputes, sans parler du robinet de mots et de théories. «À l’écoute» est un livre sur le son et la musique mais aussi sur le silence. Un chapitre s’intitule: «Le son du silence». Ça me ramène toujours à l’espace vide, à Shakespeare et à la dernière réplique de «Hamlet»: «The rest is silence.» Le silence n’est pas la mort. Il y a mille silences. Celui de l’ennui, celui des cathédrales ou celui que j’entends quand je me promène dans le bois de Boulogne. La présence du silence entre les arbres est magnifique.

En avez-vous profité pour écouter beaucoup de musique, l’une de vos grandes passions?
Oui. Et je ne fais pas de distinction entre la grande musique, Mozart ou Bach, et la belle musique populaire. J’en ai profité pour réécouter Arletty et Piaf. La relation entre le mot et la voix est parfaite. «Non, je ne regrette rien», chanté par Piaf, c’est magnifique. Ce sont des mots simples, sans fioritures littéraires, mais on entend toute sa vie derrière. Ça touche directement le cœur.

Dans «À l’écoute», vous rappelez votre goût du musical et votre travail à Broadway dans les années 1960, moins connu en France que vos mises en scène d’opéra.
J’ai un amour et un respect profond pour le musical. Quelques-uns avaient un certain snobisme à l’égard de Broadway, ils ne se rendaient pas compte que c’était une grande école et un vivier de talents extraordinaires, même s’il y avait de la merde autour. Dans tout jardin, il y a des fleurs et des mauvaises herbes.

Vous réalisez ensuite «L’Opéra de quat’sous» (»The Beggar’s Opera») avec Laurence Olivier…
«L’Opéra de quat’sous» vient de la rue. Pour le rôle principal, le bandit MacHeath, je voulais prendre un jeune acteur plein de vitalité du nom de Richard Burton. Mon producteur, Herbert Wilcox, préférait Laurence Olivier, que j’avais suggéré et que je connaissais un peu. Laurence Olivier était alors au sommet de sa gloire, il avait joué tous les grands rôles shakespeariens au théâtre et au cinéma. Nous ne nous sommes pas compris. Comme c’est une œuvre chantée, il voyait la possibilité d’ajouter une fleur à sa couronne. Il a pris des cours de chant et tout son jeu, affecté et raffiné, allait contre le monde rude des mendiants et ma méthode d’improvisation sur le plateau. Il se prenait très au sérieux et me contredisait tout le temps. Le film a pâti de notre conflit.

En 1977, peu de temps après votre installation aux Bouffes du Nord, vous montez la trilogie d’«Ubu», d’Alfred Jarry, mais vous n’avez jamais mis en scène le répertoire français: Molière, Marivaux, Racine, Feydeau…
La Comédie-Française, Jean Vilar ou Jean-Louis Barrault le faisaient très bien avec de grands acteurs. En tant qu’étranger, je n’avais pas à mettre mon nez dedans. J’aime beaucoup Feydeau mais je ne me voyais pas le monter à Paris. Je voulais créer un répertoire différent avec «La Conférence des oiseaux», «Le Mahabharata» et même Shakespeare mis en scène à ma façon. L’idée était de sortir du carcan du théâtre anglais et du bon goût des intellectuels. J’ai voyagé en Afrique et partout dans le monde. J’ai introduit des acteurs venus de pays très différents, ce qui était inconcevable à l’époque. Et je les ai réunis sur un simple tapis dans un music-hall à l’abandon d’un quartier mal famé derrière la gare du Nord.

Maurice Bénichou, Bruce Myers ou Michel Piccoli que vous avez dirigé en 1980 dans «La Cerisaie», autant d’acteurs aujourd’hui disparus…
Tous les moments partagés avec eux sont plus que des souvenirs, je les garde précieusement en moi. Je n’ai pas envie de comparer Maurice avec quelqu’un d’autre, chacun est unique et ma relation avec chacun particulière. Michel Piccoli faisait partie de ces acteurs à qui on n’a pas vraiment besoin de donner d’indication. Il suffisait d’un échange de regards entre nous…

Avez-vous peur de la mort?
Non. J’ai eu peur de beaucoup de choses. Aujourd’hui, j’ai peur de chuter parce qu’à mon âge je n’ai plus de muscles et je perds souvent l’équilibre. J’accepte l’idée que la mort est inséparable de la vie. Ce serait au-delà de toute bêtise de se croire immortel. Tout ce qui est né doit mourir. Ce n’est pas une attitude morale, religieuse ou philosophique, c’est une évidence.

 

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